Les femmes sont bilingues… féminin masculin !

Quand je parle de marketing de genre, j’aborde rapidement la question de l’usage du vocabulaire français et du masculin prétendument neutre.  Oui, nous utilisons ce masculin partout tout le temps pour désigner par exemple tous les individus vivant en France, les « Français ». Et dès que je préconise l’usage d’un vocabulaire épicène ou au minimum « féminin masculin », les premières personnes à réagir sont des femmes : « moi, ça ne me dérange pas, je comprends qu’on parle de moi quand c’est au masculin ». Je comprends.

Je comprends exactement comme si une personne d’origine italienne vivant en pays anglophone depuis toujours et maîtrisant les deux langues parfaitement, me disait que ça ne la dérange pas qu’on lui parle en anglais, qu’elle comprend ce qu’on lui dit. Normal, elle est parfaitement bilingue.

Les femmes sont bilingues. Totalement bilingues en féminin, leur langue naturelle, et en masculin, leur langue culturelle. Totalement bilingues parce depuis toujours, leur naissance, voire même avant leur naissance, le masculin les désignent autant que le féminin. Les hommes n’ont pas ce problème, leur entourage, la société, eux-mêmes, tout les désigne au masculin, tout le temps, partout. D’ailleurs, c’est devenu une insulte de parler d’eux au féminin… Passons.

Oui, les femmes sont bilingues.

Quand j’ai créé ma société, j’ai fait rédiger les statuts par un cabinet juridique, conseillée par une avocate. J’ai été stupéfaite de lire le document en cours de préparation. Pour la petite histoire, j’ai constitué une SASU, donc je suis simultanément associée unique et présidente de la société. Classique. Simplement, l’intégralité du document était au masculin, et je lisais les paragraphes concernant l' »Associé » et le « Président ». Or cette histoire ne concernait que moi, pas besoin ici d’un masculin neutre qui aurait intégré des hommes et des femmes. Juste moi. Au masculin. Je me retrouvais personne juridiquement mâle pour représenter la société que je créais en tant que femme. J’étais femme invisible.

Moi j’ai réagi et demandé à ce que l’ensemble du vocabulaire me désignant soit passé au féminin, plus approprié. Mon avocate, habituée au langage juridique dont le féminin est absent en Droit des Affaires, a tiqué, puis obtempéré sans conviction. Disons que je réagis à ce type de situation, là où beaucoup beaucoup d’autres femmes ne perçoivent pas l’absence de féminin, tellement habituées qu’elles sont à entendre parler d’elles au masculin. C’est même parfois plus valorisant socialement pour une femme de s’affirmer « avocat » qu’ « avocate » par exemple, ou « directeur » que « directrice ».

« Do you speak féminish ? »

C’est en visionnant l’intervention TED sur le langage et le cerveau du neuroscientifique Uri HASSON que j’ai compris que toutes les femmes françaises, espagnoles, italiennes, sont parfaitement bilingues. Car même s’il n’aborde pas la question sous cet angle, il présente les recherches qui permettent de comprendre à quel point c’est le sens de ce que nous disons qui favorise la compréhension mutuelle, la symbiose des cerveaux, avec une seule réserve : que les deux personnes, celle qui parle et celle qui écoute, utilisent la même langue. C’est l’explication scientifique de ce que nous connaissons par l’expérimentation en marketing : parler la même langue que la personne ciblée rend le message plus efficace. Un fondamental.

Or ce que nous faisons chaque jour en nous adressant aux femmes au masculin, est exactement l’inverse de ce principe de base : nous leur adressons un message qu’elles doivent traduire systématiquement pour s’identifier (ou pas). En marketing, nous recherchons à faciliter la perception du message en générant le moins d’effort possible pour la cible, en utilisant des personnas super détaillés pour adapter notre discours au plus juste. Dans le même temps, nous incluons de base un obstacle à contourner pour une partie de la cible, elle se débrouillera toute seule avec ça, comme si ce n’était pas notre problème. Paradoxe, quand tu nous tiens ! Les femmes s’identifieront bien quand on leur parle d’entrepreneurs et en se demandant pourquoi elles n’en sont pas, ou de leur « profil client » ou qu’on leur propose le choix unique du « répondre à tous » pour répondre aux mails entre copines. Mais oui !

T’inquiète, je vais faire le chemin vers toi !

photo femme muscle dynamique mag

Dynamique Mag s’interroge : « quelles difficultés rencontrent les femmes aujourd’hui pour devenir entrepreneur-e ? » = le vocabulaire utilisé pour leur en parler !

Eh bien non ! Les hommes s’identifient au terme « entrepreneur » et les femmes s’identifient au terme « entrepreneuse » la réaction neurologique étant immédiate. Le seul frein aujourd’hui est le faible usage de ce mot dans notre vocabulaire, qui fait qu’il « frotte » aux oreilles. Les réseaux de femmes qui entreprennent et les médias lui préfèrent souvent le mot « entrepreneure », ajoutant un e-muet à mon sens purement politiquement correct, qui fait comme si c’était du féminin sans en être puisque le propre d’un e-muet est de rester… muet. Ce qui crée des prononciations forcées du type « entrepreneur-eu » pour rendre le e-muet sonore. Alors qu’en utilisant le mot entrepreneuse, le son est immédiatement féminin, et l’identification des femmes à ce mot est immédiate.

Nous avons vraiment tout intérêt à reprendre les basiques du marketing, pour nous adresser au marché dans le langage qui le désigne, et utiliser la richesse de notre langue au pour désigner la richesse de notre humanité. Osez le féminin masculin !