Écriture inclusive : le point médian est-il vraiment problématique ?

Écriture inclusive : le point médian est-il vraiment problématique ?

Écriture inclusive : le point médian est-il vraiment problématique ?

Pour ce deuxième volet de notre #FoireAuxArguments, (le 1er volet ici) on a choisi de vous parler du point médian. Depuis 2017, la contraction des termes féminins et masculins à l’aide d’un signe typographique est devenu un sujet brûlant et le fameux point médian a focalisé toute l’attention. 

Qu’est-ce que la contraction de mots ? Par souci de concision, “l’instituteur ou l’institutrice” devient par exemple “l’instituteur·ice”, les “clientes et clients” des “client-e-s”, etc. Autrement dit, on parle de ce que le grand public a retenu comme étant “l’écriture inclusive”. (Même si dans les faits, l’écriture inclusive recouvre des pratiques plus larges.)

Écriture inclusive : le point médian est-il vraiment problématique ? Foire aux arguments

Sans plus attendre, décortiquons ensemble 4 grandes idées reçues (principalement véhiculées par l’académie française) concernant ces formes de langage innovantes :

« Le point médian et les tirets détruisent la langue » 💥

Le fait d’abréger des groupes de mots se fait depuis longtemps et passe souvent inaperçu. On nous demande souvent d’indiquer notre ou nos “prénom(s)” dans des formulaires, par exemple. On comprend bien qu’il s’agit d’une alternative à “prénom ou prénoms”, qui a pour but d’éviter une répétition et donc de gagner de l’espace. 

C’est le même principe lorsque l’on accole des mots désignant différents genres. La logique de la langue est respectée : le radical des mots reste intact et le suffixe fait son job d’apporter une précision sémantique. La seule nouveauté, c’est qu’il y a débat sur le signe typographique à utiliser. 

Différents signes typologiques utilisés pour contracter les termes féminins et masculins : parenthèses : client(e), majuscules ; clientE, barre oblique : client/e, trait d'union : client-e, point de fin de phrase : client.e, point médian : client·e

On s’accorde généralement à dire qu’une info entre parenthèses est moins importante voire facultative. À l’inverse, la majuscule survalorise. Ces usages peuvent donc nuire à l’objectif d’égalité entre les genres. 

Du coup, beaucoup de personnes préfèrent l’usage de la barre oblique, du tiret, du point ou du point médian. Ces derniers ont l’avantage de présenter les différents genres grammaticaux sur le même plan.

En tous cas, la langue semble plutôt enrichie par toutes les significations qu’elle peut prendre !

« C’est trop compliqué à écrire » 😩

Comme tout changement d’habitude, intégrer ces abréviations demande un peu de pratique. Une fois qu’on a compris où se place le signe typographique, on prend vite le pli. Pour ça, vous avez deux options. Vous pouvez le mettre entre chaque suffixe (ex. “les client·e·s”) ou seulement entre les deux premiers (ex. “les client·es”).

En général, c’est l’usage du point médian qui pose le plus de difficultés. Pour une raison simple : il n’a pas de touche dédiée sur la plupart des claviers d’ordinateur. Je vous propose un topo des différentes solutions pour simplifier son utilisation.

  • L’option la plus radicale : Se procurer un clavier BÉPO, qui change la disposition de toutes les touches. 
  • L’option la plus laborieuse : Les raccourcis claviers et les copier collers de point médian (que vous pouvez garder dans vos notes par exemple). 
  • L’option la plus ingénieuse : Sur le web, l’extension Écriture Inclusive Facile (e·i·f) remplace automatiquement les points classiques en points médians. Sur Word, vous pouvez paramétrer votre propre raccourci automatique (fichier > options > vérification > options de correction automatique > entrez par exemple “–” à remplacer par “·”). 

Pour l’histoire, certains mots autrefois écrits avec un trait d’union ont été soudés à force de l’usage (ex. porte-feuille devenu portefeuille). Il est envisageable que la contraction des mots féminins et masculins évolue dans ce sens. 

« C’est complètement illisible » 🙈

Tout comme pour l’écriture, c’est une question d’habitude. C’est d’ailleurs ce que suggère une étude de Pascal Gygax et Noelia Gesto. Elle montre que si l’œil ralentit parfois quand il lit un mot contracté, il reprend son rythme habituel dès la deuxième apparition dans le texte.

Si vous trouvez tout de même l’exercice difficile, voici quelques pistes pour prononcer une forme contractée, type “les auteur·ices”. 

  • Passer par la double flexion : les auteurs et les autrices, ou les autrices et les auteurs
  • Fusionner le groupe de mots : les auteurices 
  • Marquer une pause à la lecture : les auteur… ices

« Et les personnes en difficulté pour maîtriser le français alors, vous y pensez ? » 😧

“L’écriture inclusive” est souvent associée à la notion de difficulté. Elle rendrait l’usage de la langue plus complexe pour certaines catégories de la population. Notamment, pour les personnes dyslexiques, illettrées et aveugles. 

Ces enjeux doivent être essentiellement pris en compte au même titre que les inégalités que produit un langage exclusivement au masculin. On peut tout à fait défendre un langage égalitaire ET accessible. C’est même souhaitable sachant qu’une personne peut être désavantagée à la fois par les règles d’orthographe et par le sexisme.

Il s’agit donc plutôt d’améliorer nos outils pédagogiques et numériques en adoptant la posture de langage ouvert. À ce sujet, on peut par exemple noter qu’il est possible de configurer les lecteurs d’écran pour une prononciation fluide des mots avec points médians. 

En ce qui nous concerne, nous construisons des outils pour rendre le langage ouvert accessible à toute personne. Suivez nos réseaux pour découvrir les infos en temps voulu (en bas de cette page) ! 

Et vous, quelles sont vos solutions pour communiquer de manière égalitaire ? 💪

Clémentine OTTO-BRUC

4 cadeaux à faire à votre clientèle pour la St-Valentin

4 cadeaux à faire à votre clientèle pour la St-Valentin

Saint-Valentin : offrez 4 cadeaux à votre clientèle !

La Saint-Valentin : Une belle occasion d’exprimer notre amour aux personnes que l’on aime, et pourquoi pas de les gâter (comme chaque jour de l’année finalement). 

Ça sonne bien, non ? Malheureusement le 14 février est aussi devenu une formidable opportunité de répandre des stéréotypes de genre en marketing. Ce, jusqu’à rendre cette fête insupportable pour beaucoup de personnes.  

Et si on évitait de tomber dans ce piège ?

Pour la Saint-Valentin, offrez du dégenré à votre clientèle

Et si cette année, c’est vous qui preniez soin de votre clientèle en lui offrant du marketing dégenré ? Nous avons identifié  quatre cadeaux que vous pouvez lui faire, pour avancer vers plus d’égalité :

Mettez la réciprocité à l’honneur ⚖️

Une représentation qui revient souvent lors de la Saint-Valentin, c’est celle de l’homme “galant.” Celui qui doit absolument prendre les devants pour surprendre et satisfaire sa partenaire, lui trouver le cadeau parfait. 

On voit couramment l’image d’une femme invitée par un homme au restaurant, qui se voit offrir un bouquet de fleurs et une carte tandis qu’elle le remercie en battant des cils. À l’inverse, un homme qui se contenterait de recevoir des cadeaux sans en offrir en retour serait probablement taxé de goujaterie.

Entre les lignes de ce scénario de l’homme actif et de la femme passive, on peut lire une forme de sexisme bienveillant. Cette expression a été inventée par les spécialistes en sciences sociales Peter Glick et Susan Fiske dans les années 1990. Elle renvoie à l’attitude a priori  positive qui décrit les femmes comme de belles créatures délicates et sensibles, devant être adorées et protégées par les hommes. Cette représentation les infantilise et déséquilibre leur relation avec les hommes.

Parce que les femmes aussi aiment offrir, les hommes aussi aiment recevoir. Parfois les deux, parfois aucun des deux, c’est une question de personnalité, de relation et de contexte finalement. Alors autant garder une communication ouverte, dans laquelle l’ensemble de votre cible peut se reconnaître.

Épousez la diversité des goûts 🎨

On ne compte plus le nombre de publicités qui distinguent une cible féminine d’une cible masculine. Concrètement, on le voit dans les suggestions de “cadeaux pour lui” et de “cadeaux pour elle”. Cette segmentation peut être très explicite, à travers l’usage d’un code couleur marqué (du bleu et du rose) ou encore de symboles (de Mars et de Vénus). 

Elle peut aussi être plus subtile, suivant la même logique de sexisme bienveillant décrite plus tôt. Dans ce cas, on valorise les différences présupposées des femmes et des hommes. Mesdames préféreraient quelque chose de fin, de raffiné, de mignon. Messieurs quelque chose de pratique, de plus imposant, de très peu chargé émotionnellement. 

À nouveau, cela sous-entend que les comportements d’achat sont déterminés à partir de ce que l’on a entre les jambes. Ouvrir votre message accroît le nombre de personnes pouvant se reconnaître dans votre offre. Par exemple, vous pouvez recourir à une palette de couleurs plus large. Vous pouvez aussi utiliser des formulations plus neutres : parler d’être aimé, d’être cher, de partenaire, d’amoureux·se plutôt que d’amoureux ou d’amoureuse.

Célébrez toutes les formes d’amour 🌈

Vous avez remarqué que je parlais seulement de femmes et d’hommes ? Justement, j’y viens. Les publicités pour la Saint-Valentin tendent à mettre exclusivement des couples hétérosexuels en avant. Pourtant, l’amour peut prendre une infinité de formes, alors pourquoi n’en retenir qu’une seule ?   

Pour redorer le blason de la fête de l’amour, pensez à le mettre en scène dans toute sa richesse :

Les relations entre femmes, entre hommes, entre personnes non-binaires. L’amour pour soi, l’amour amical, l’amour familial. L’amour en couple, l’amour libre. Les relations à deux, à trois, à plus… En représentant votre clientèle dans toute sa diversité de relation, vous facilitez son adhésion à votre offre de produit.

Vous pouvez aussi faire le choix de centrer votre communication sur vos produits ou services plutôt que sur les personnes auxquelles vous vous adressez. Dans les deux cas, vous augmenterez votre impact.

Vendez la qualité de vos produits, pas votre clientèle 🏷️

Un autre cadeau que vous pouvez faire à votre audience pour la Saint-Valentin, c’est de déconnecter la sexualité de l’amour, car ces deux aspects ne se rejoignent pas forcément. On remarque une tendance de certaines marques à présenter leurs produits -de lingerie et de bijouterie notamment- comme une super monnaie d’échange pour “obtenir” des relations sexuelles. Ce procédé rejoint assez bien un autre qui est vu et revu : la sexualisation (voire l’objectification) du corps des femmes pour vendre des produits. 

Ces représentations envoient le message que le corps des femmes est toujours disponible et que quiconque peut en disposer contre de l’argent. Donc, que l’on peut facilement se passer de leur consentement. C’est la fameuse culture du viol qui transpire dans notre société et qui nuit tant aux femmes.

De manière moins importante mais non négligeable, ces images donnent l’impression que vous doutez de la qualité de vos produits pour avoir besoin de faire un détour par la sexualité. Traiter les femmes de votre communauté comme le cadeau à consommer est donc purement contreproductif. 

Vous l’aurez compris, pour dégenrer votre communication, concentrez vous sur l’essentiel : votre produits ou services, leur qualité et en quoi ils peuvent plaire. Cela devrait suffir pour faire battre le  cœur de votre clientèle 😉

Clémentine OTTO-BRUC

Le masculin est-il vraiment neutre ?

Le masculin est-il vraiment neutre ?

Le masculin est-il vraiment neutre ?

Pour bien démarrer l’année 2021 sous le signe de l’égalité, nous vous proposons un nouveau concept sur le blog : la #FoireAuxArguments.

Les débats autour de la féminisation du langage et de l’écriture inclusive peuvent être très tendus et sont rarement documentés. Nos objectifs avec cette série ? Déconstruire les idées reçues, recentrer la discussion sur les enjeux de fond et avancer sur du concret.

On commence avec 3 fausses croyances sur l’emploi du genre masculin de manière générique (c’est-à-dire, qui permettrait de représenter tout le monde peu importe son sexe). 

“Ça n’a aucune importance, le masculin est neutre ! » 🤫

C’est une règle de base en grammaire : le genre avec lequel on désigne les humains dépend de leur sexe. Celui avec lequel on décrit les êtres et objets inanimés est arbitraire. Le masculin est fait pour représenter des hommes, le féminin pour représenter des femmes.

Alors pourquoi le masculin serait-il “neutre”, contrairement au féminin ? Ce n’est pas une question anodine. Le fait d’utiliser le masculin par défaut est le fruit d’un choix politique et idéologique fait par l’Académie française au 17ème siècle. Durant cette période propice à la misogynie, le grammairien Nicolas Beauzée justifiait ce choix en affirmant que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Est-ce que cela vous semble pertinent dans notre société actuelle ?

foire aux arguments : le masculin est il vraiment neutre ?

« C’est évident qu’on ne parle pas que des hommes » 🙄

On aimerait bien que ce soit si simple ! Mais le masculin a de nombreux sens. On peut parler seulement d’hommes, de beaucoup de femmes et très peu d’hommes, d’un groupe paritaire etc.
Depuis les années 1970 beaucoup de recherches en psychologie ont montré que notre cerveau a du mal à gérer toutes ces possibilités. Du coup, il comprend automatiquement le masculin dans son sens spécifique (ex. quand on dit “les clients” on ne se représente que des hommes dans notre tête. Ça a des implications concrètes en matière d’égalité.

Par exemple, les offres d’emploi rédigées uniquement au masculin dissuadent grandement les femmes de postuler et conduisent les personnes en charge du recrutement à les juger plus durement que les hommes (à compétences égales). D’où l’importance d’écrire les offres d’emploi en langage ouvert !

“On combat le masculin… et donc les hommes » 😨

Notre démarche est d’ouvrir le langage pour construire une société où tous les genres ont leur place, y compris les hommes. On utilise le masculin lorsqu’on parle spécifiquement d’eux. Puisque les termes masculins supposés « neutres » invisibilisent les autres individus, il est essentiel d’utiliser des termes adéquats pour les représenter. Heureusement, il existe beaucoup de solutions. Il n’y a donc rien à perdre et beaucoup à gagner.

Vous l’aurez compris, la communication égalitaire est loin d’être futile ou excessive.

Alors, vous sentez-vous d’attaque pour agir vers plus d’égalité par le langage ? 💪

Clémentine OTTO-BRUC

Demande au chatbot du langage ouvert !

Nous concevons un chatbot traducteur en langage ouvert et vous pouvez participer.

Nous collectons les mots/expressions que vous cherchez à exprimer sans genrer au masculin ou au féminin automatiquement.

Par exemple :

  • Comment remplacer « les consommateurs » ou « les infirmières » ?
  • Quel est le féminin de « sphinx », « successeur » ou « artisan » ?
  • Comment appelle-t’on un homme dont le métier est d’accompagner les femmes à l’accouchement : « sage-femme » ou « maïeuticien » ?

Notre chatbot servira à vous fournir des réponses en langage ouvert, c’est-à-dire claires, variées, accessibles partout et par tout le monde.

Nous avons besoin de vos questions, suggestions, réflexions pour nourrir notre base de données déjà existante. Envoyez nous vos mots / expressions à dégenrer > Demande au chatbot en langage ouvert !

Maîtresse, synonyme de maître ?

Maîtresse, synonyme de maître ?

Maîtresse, synonyme de maître ?

Si ce titre vous interpelle c’est sûrement qu’ensemble, on touche un problème du doigt. Peut-être vous êtes-vous déjà demandé comment interpeller une avocate ? “ Maître ” ? “ Maîtresse ” ? Peut-être que la connotation de ce mot vous embarrasse ou vous fait rire.

Et si on s’arrêtait sur les enjeux que soulèvent ce mot ? 

maitresse

Des représentations asymétriques

Une simple recherche des mots “maîtresse” et “maître” sur internet permet d’entrevoir qu’on entend pas tout à fait la même chose derrière ces mots. 

Quand on cherche une définition assez générique du mot désignant une personne qui maîtrise dans les dictionnaires les plus connus (Larousse, Académie française, Trésor de la Langue française), on trouve qu’il fait référence au fait de :

  • Détenir l’autorité sur d’autres personnes ou un lieu, les commander, les dominer.
  • Posséder quelque chose (ou des êtres vivants…).
  • Disposer de son propre sort, être libre d’agir.
  • Détenir une supériorité reconnue dans un domaine en particulier, détenir une compétence particulière, connaître de manière approfondie.
  • Transmettre des savoir, enseigner, éduquer.

Alors, que maîtrisent la maîtresse et le maître ?

Apparemment, les femmes maîtriseraient bien moins de choses que les hommes. (Vérifiez par vous-même avec un CTRL + F sur votre clavier.)

  • Sur la page du Larousse, le mot maître est mentionné 89 fois. Maîtresse 10 fois. 
  • On trouve 135 “maître”  contre 20 “maîtresse” dans le dictionnaire de l’Académie. 
  • 349 “maître” pour seulement 71 “maîtresse” dans le Trésor de la Langue française. 

Les femmes et les hommes n’auraient pas non plus les mêmes aptitudes, si on s’en tient à ces définitions. On vous propose une sélection des exemples que donnent ces dictionnaires. [Attention : on part sur des pépites sexistes et colonialistes qui feraient mieux de rester bien enfouies. /!\ ]

Selon ces définitions, les femmes maîtriseraient : leur maison, le logis, les affaires domestiques, les servantes, les écoles, les internats, les auberges, les novices, la patience, la gentillesse voire l’art de mentir. La maîtresse serait également celle qui entretient avec un homme des relations charnelles en dehors de son mariage (forcément hétéro !?!). Bref, ce qui touche à la sphère privée.

Les hommes seraient quant à eux en mesure de maîtriser : leurs femmes, leurs familles, les esclaves, les valets, les cérémonies, les armes, les champs de bataille, les affaires, les chiens, les équipages, la stratégie, les ouvrages, les offices, les chapelles, les arts, le droit, l’économie, l’histoire, la maçonnerie, les conférences, le savoir, la science, les disciples, les pays, les royaumes, les empires… les esprits, le temps. Tout l’univers du public. Le MONDE quoi !

La dichotomie entre le public et le privé est au centre des écrits et des luttes politiques féministes depuis près de deux siècles, en dernier ressort, c’est l’enjeu principal du mouvement des femmes.

Carole PATEMAN - 1989

professeuse émérite de théorie politique , Université Californie

Des stigmates de conceptions sexistes historiques

Ces mots partagent pourtant la même construction : comment un tel fossé sémantique a pu se creuser ? Pourquoi le terme de maîtresse est-il associé à ce qui touche à la sphère privée, aux tâches domestiques, à la garde d’enfants, au soin d’autrui, voire à l’érotisme ? Pourquoi le maître représente pour nous la maîtrise de la sphère publique ? C’est le fruit de notre histoire, de nos représentations culturelles passées et présentes.

La figure de la maîtresse de maison

Au XVIIIème siècle, en France et en Europe, un type de livres était très prisé : les manuels de conduite à destination des “jeunes filles”. Ces ouvrages avaient pour but d’éduquer les filles pour qu’elles deviennent des épouses dévouées et des mères idéales. Les règles étaient particulièrement moralisatrices et s’appuyaient sur les normes chrétiennes de l’époque (comme l’illustre très bien le film “La bonne épouse” de Martin Provost). Rester à la maison était présenté comme le moyen pour les femmes de s’accomplir, de s’éloigner d’une vie de péchés.

Si les femmes, maîtresses de maison, possédaient un pouvoir dans le foyer, elles restaient cependant sous la domination de leur mari. Ce n’est pas avant le 4 juin 1970 que le terme de chef de famille sera supprimé de la loi. 

Dans une certaine mesure, le stéréotype de “la femme” “naturellement faite pour s’occuper du foyer” persiste aujourd’hui. Notamment à travers l’inégale répartition des tâches domestiques et parentales. Également dans le manque de mixité professionnelle

La figure de la maîtresse adultère

On peut se demander pourquoi, dans ce sens, le mot “maître” n’est pas utilisé. Pourquoi on lui préfère le terme d’amant ? (Un terme qui dénote plus l’amour que les rapports charnels.) Quels sont les biais de genre à l’oeuvre ?  

On l’a vu, l’identité féminine a historiquement été définie à travers les attentes et les interdictions sociales liées à la conjugalité. Et par extension aux comportements sexuels. À l’image de la maîtresse de maison se voit inextricablement opposer celle de la maîtresse adultère. À celle de “l’épouse fidèle”, celle de “la femme de petite vertu”.

La figure du Don Juan

Si l’adultère féminin a été fortement condamné et reste particulièrement stigmatisé, c’est rarement le cas lorsqu’il est le fait d’un homme. Dans la même veine, une étude sur les couples hétéros a mis en lumière que les femmes trompées avaient tendance à blâmer la maîtresse et les hommes la femme qui les a trompé. Cela peut expliquer pourquoi, dans son sens sexuel, le terme n’est utilisé que pour les femmes. Le comportement qu’il désigne est moins l’objet de tabous et de discussion lorsqu’il est adopté par un homme, considéré comme un potentiel « Don Juan », “charmeur”, “homme à femmes”… 

Ce qui n’est pas nommé par un terme ou par une relation dans une langue n’appartient pas à sa vision du monde.

Monique REMY - 1985

Doctoresse en philosophie et lettres, maîtresse de conférences, ULB

Ouvrons le langage : décloisonnons la maîtresse !

Le couple maître/maîtresse n’est qu’un exemple parmi les nombreuses asymétries de notre langue présentées ici au premier degré. Beaucoup de termes qui partagent la même construction prennent un sens différent pour des raisons politiques et idéologiques. Au masculin, ils indiquent une fonction sociale, au féminin, ils sont péjoratifs car liés au foyer qui est dévalorisé ou à des pratiques sexuelles qui sont stigmatisées.

Voici quelques exemples :

  • un homme public (politicien) / une femme publique (travailleuse du sexe)
  • un patron (chef d’entreprise) / une matrone (qui tient la maison)
  • un gouvernant (pouvoir) / une gouvernante (garde d’enfants)

Pour rétablir un équilibre, nous choisissons de visibiliser la maîtrise de femmes, au-delà des clichés.
Nous utilisons le genre féminin pour les titres d’emplois et les expressions honorifiques, comme :

  • Maîtresse d’oeuvre
  • Maîtresse d’ouvrage
  • Contremaîtresse
  • Maîtresse d’armes
  • Maîtresse de conférence
  • Maîtresse de cérémonie
  • Maîtresse à danser
  • Un coup de maîtresse
  • Maîtresse du monde
  • etc.

Au début ces expressions surprennent, ensuite elles deviennent la norme. Parce que se départir des stéréotypes passe par l’usage et l’habitude. Parce que le langage nous appartient, qu’il est le reflet de notre vision du monde (privé et public) et que nous choisissons de l’ouvrir.

Et vous, quelle maîtresse choisissez-vous ?

Clémentine OTTO-BRUC

A la recherche des chercheuses

A la recherche des chercheuses

A la recherche des chercheuses

La recherche scientifique serait-elle l’apanage des hommes ? À en croire de nombreuses publicités et fictions populaires, l’expertise scientifique s’incarne dans un homme à lunettes et en blouse blanche, cloîtré dans un laboratoire immaculé. Qu’il soit celui d’un savant fou ou d’un grand réservé, le génie est perçu comme masculin dans l’imaginaire collectif. Qu’est-ce que ces stéréotypes nous disent de la réalité ? Et qui sont les chercheuses alors ?

chercheuse

Qui fait de la recherche scientifique aujourd’hui ?

En France comme dans la plupart des pays d’Europe, la part des femmes de 25 à 34 ans diplômées de l’enseignement supérieur est près de 10 points supérieure à celle des hommes. Pourtant, en 2017, elles ne représentent que 28% dans les métiers de la recherche scientifique et 40,5% des postes de support administratif

Ces chiffres s’expliquent en partie par un manque de mixité. Les enseignantes-chercheuses sont bien plus nombreuses en langues et littératures (63%), en pharmacie (53%) et en sciences humaines (47%) qu’en mathématiques et informatiques (23%), en physique (22%) ou en ingénierie (19%).

Des stéréotypes qui ont la vie dure

On entend souvent que les femmes seraient “naturellement” émotives et que les hommes seraient beaucoup plus rationnels. Le moins qu’on puisse dire sur ce préjugé est qu’il dénigre l’intelligence des femmes, leur capacité à penser et donc à faire de la recherche. 

Dès la scolarité, ce type de schémas mentaux a des incidences sur l’orientation des filles. Leurs résultats scolaires sont similaires à ceux des garçons dans les disciplines scientifiques. Pourtant elles sont beaucoup moins nombreuses à s’orienter vers un cursus de ce type. Pas étonnant quand on réalise combien elles sont découragées dans leurs ambitions !

Une fois dans l’emploi, ces stéréotypes se font aussi ressentir dans l’organisation du travail. Le confinement a mis en lumière que, comme dans de nombreux métiers, la carrière des chercheuses est menacée par l’inégale répartition des tâches domestiques et parentales.

Une moindre reconnaissance des chercheuses

Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus les préjugés discriminants se font ressentir. Et dans le secteur de la recherche le plafond de verre ressemble plus à un ciel de plomb. Vous doutiez-vous que seulement 9% des organismes de recherche sont présidés par des femmes ? 

Le manque de reconnaissance des chercheuses s’illustre aussi par la minimisation de leur contribution et l’appropriation de leurs travaux par leurs homologues masculin. C’est ce que l’historienne Margaret Rossiter a appelé l’effet Matilda. (On le retrouve aussi dans les réunion de travail sour la forme de « bropriation ».)

Si je vous demande de citer le nom d’une chercheuse célèbre, vous ne trouverez sûrement pas l’exercice facile. Et pour cause : seules 52 femmes ont reçu un Prix Nobel contre 863 hommes. Vous pensez à Marie Curie ? Et bien à titre d’exemple sachez que le jury voulait remettre son Nobel de physique exclusivement à son époux, Pierre Curie. Mais ça personne n’y pense. Elle probablement que oui (phénomène qu’illustre très bien le film « The Wife » de Björn Runge, 2017).

Disons et montrons les chercheuses !

Honorer et encourager la recherche scientifique menée par des femmes, c’est commencer par représenter les chercheuses indépendamment des hommes. 

Une équipe de spécialistes en économie, en partenariat avec la Fondation l’Oreal, a récemment démontré que les rôles modèles féminins ont une influence positive sur l’orientation des filles vers les filières scientifiques du supérieur (en mathématique, physique et informatique notamment). C’est vrai dans les écoles mais aussi dans les médias. Pour exemple l’influence qu’a eu Dana Scully sur de nombreuses femmes ayant choisi de travaillé en STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) en partie grâce à ce personnage de X-Files.

Par les images, par les mots que l’on emploie, c’est toute notre culture que nous devons changer pour accroître la place des femmes dans la recherche ! Elles y ont toute leur place, et nous avons besoin de leur participation active à découvrir, comprendre le monde d’aujourd’hui et inventer le monde de demain.

Nous avons choisi d’agir directement là où nous avons le pouvoir : celui des mots qui participent à chaque instant sur les représentations. Nous utilisons le langage ouvert et parlons des « chercheuses et chercheurs » (pour visibiliser les femmes) ou des « chercheurs et chercheuses » (par ordre alphabétique). Voire encore des « équipes de recherche » qui évite de genrer au masculin. Parce que la recherche se fait en équipe (contrairement à ce que clament certains récipiendaires de prix scientifiques).

Et vous, comment faites-vous ?

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