Le génie de l’ingénieure ingénieuse

« Ingénieure » est la forme féminine la plus communément admise. Elle nous vient tout droit du Québec qui a adopté le suffixe -E pour marquer le féminin dès les années 1970. Sauf que cette terminaison ne s’entend pas. Si l’on souhaite visibiliser les femmes à l’oral, mieux vaut privilégier un féminin sonore qu’un féminin muet. Pourquoi pas ingénieure-ingénieuse ?

Comment nommer une femme qui occupe un emploi en ingénierie ? Et quel mot neutre employer pour sortir du binarisme de la langue ?

ingénieur, ingénieuse, ingéniaire

À uniQ en son genre nous avons donc décidé de mettre le terme « ingénieuse » en avant. Tout d’abord car il vient du latin « ingenium » (comme « ingénieur »), qui peut désigner le savoir-faire, l’habileté, le génie. C’est une caractéristique que l’on retrouve tant dans la définition « ingénieux/ingénieuse » que dans celle « ingénieur/ingénieuse ». Jusqu’ici c’est un terme qui reste rare pour désigner une femme dans l’ingénierie, même s’il existe des occurrences. Rappelons-nous que le français connaît de nombreux mots polysémiques : le mot “patron” désigne aussi bien un homme qui dirige une entreprise, qu’un modèle de couture. Voire un saint catholique supposé protéger un groupe de personnes. De quoi nous décider à prendre l’habitude d’utiliser « ingénieuse » autant pour nommer une femme créative et intelligente qu’une autre qui travaille dans l’ingénierie !

Le métier d’ingénieure-ingénieuse, ingéniaire s’accorde surtout au masculin

Les métiers de l’ingénierie recouvrent de vastes secteurs. L’ingénierie d’affaire, aéronautique, informatique, technico-commerciale…  Peu importe le domaine, une personne ingénieure-ingénieuse est chargée de créer, concevoir, réaliser, mettre en œuvre et contrôler des produits, systèmes ou services dans une organisation.

Ce sont des métiers de cadres extrêmement valorisés dans notre société. Métiers qui sont la plupart du temps accessibles après un passage dans une école spécialisée qui délivre le titre « d’ingénieur diplômé ». Peu importe la voie d’accès, le taux de chômage est bas, les salaires sont confortables. Un certain prestige est lié à ce statut, valorisé par les qualités considérées comme masculines que sont l’expertise, le leadership, la polyvalence, la rigueur, l’innovation, le management.

Si les femmes sont encore peu nombreuses à avoir un poste d’ingénieure-ingénieuse, elles ont toujours fait partie de ces personnes qui innovent et créent, que ce soit seules ou en groupe. Elles avaient donc les compétences sans le titre associé qui allait avec. Dans notre formation au langage ouvert, nous évoquons l’exemple d’Ada Lovelace en informatique. C’est une pionnière dans la programmation informatique et son œuvre s’apparente de fait, à un travail d’ingénieure-ingénieuse.

Être ingénieure-ingénieuse, ingéniaire une histoire d’hommes

Historiquement les métiers de l’ingénierie sont davantage occupés par des hommes : en France, à ce jour encore, seuls 20% sont occupés par des femmes. La formation en ingénierie a d’ailleurs longtemps exclu les femmes de ses rangs.

Les premières écoles « d’ingénieurs » au 18e siècle ont une vocation militaire et sont destinées aux hommes. Il faut attendre les années 1920 pour qu’apparaisse de la mixité dans les nouvelles écoles, voire la création de l’Ecole Polytechnique féminine en 1925. Ces femmes bénéficient notamment de l’ouverture du baccalauréat aux étudiantes, mais surtout d’un contexte favorable au sortir de la Première guerre mondiale. Alors que le besoin de personnel technique qualifié se fait sentir, les hommes sont moins nombreux. Accepter et former une femme pour qu’elle devienne ingénieure-ingénieuse pallie le manque. Mais les ingénieuses restent des exceptions, comme aujourd’hui.

Depuis de nombreuses années les écoles et entreprises veulent diversifier les profils des métiers de l’ingénierie, notamment en augmentant la part des femmes dans ce domaine. En effet, être ingénieure-ingénieuse reste peu commun de nos jours. Si de nombreuses actions sont à entreprendre sur le long terme pour atteindre cet objectif, il en est une facile et rapide à adopter : utiliser le langage pour visibiliser les femmes et les personnes non-binaires de l’ingénierie.

Quel mot adopter : ingénieur, ingénieure-ingénieuse, ingéniaire ?

Il est habituel de voir le terme « ingénieur » pour parler d’une femme, voire l’expression « femme ingénieur ». Contrairement à ce que l’on peut croire, « ingénieur » ne fait pas partie des mots épicènes. L’utiliser c’est bien employer un terme masculin. Ce qui est compréhensible puisqu’aucune femme n’avait le statut d’ingénieure-ingénieuse avant le 20e siècle (du moins en France). Une alternative féminine n’était donc pas nécessaire, mais aujourd’hui c’est le cas.

Nous avons donc deux possibilités pour se faire: utiliser le mot ingénieure ou le mot ingénieuse. Dans un cas comme dans l’autre, employer un féminin aura toujours l’avantage de visibiliser ces femmes qui ont fait et font encore beaucoup pour l’ingénierie et par extension, pour la société dans son ensemble. 

Enfin, si l’on veut des alternatives pour dégenrer le langage, adoptons le terme « ingéniaire » ! Le suffixe -AIRE étant connu et déjà employé pour des mots épicènes comme « antiquaire ». Ceci peut être utile pour désigner une personne non-binaire, mais également pour évoquer une personne dont on ne connaît pas le genre. De plus, utiliser ce mot au pluriel a de l’intérêt en tant que mot englobant, pour désigner un groupe de personnes de genres différents ou inconnus. 

Que l’on soit ingénieur, ingénieure-ingénieuse ou ingéniaire, on fait preuve de savoir-faire. Prenons conscience que le savoir-dire est tout aussi important et innovons dans notre langage pour plus d’égalité ! 

 

Alors, quelle(s) nouvelle(s) forme(s) allez-vous adopter à partir de maintenant ?

Morgane LE COQ

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