Maîtresse, synonyme de maître ?

Si ce titre vous interpelle c’est sûrement qu’ensemble, on touche un problème du doigt. Peut-être vous êtes-vous déjà demandé comment interpeller une avocate ? “ Maître ” ? “ Maîtresse ” ? Peut-être que la connotation de ce mot vous embarrasse ou vous fait rire.

Et si on s’arrêtait sur les enjeux que soulèvent ce mot ? 

maitresse

Des représentations asymétriques

Une simple recherche des mots “maîtresse” et “maître” sur internet permet d’entrevoir qu’on entend pas tout à fait la même chose derrière ces mots. 

Quand on cherche une définition assez générique du mot désignant une personne qui maîtrise dans les dictionnaires les plus connus (Larousse, Académie française, Trésor de la Langue française), on trouve qu’il fait référence au fait de :

  • Détenir l’autorité sur d’autres personnes ou un lieu, les commander, les dominer.
  • Posséder quelque chose (ou des êtres vivants…).
  • Disposer de son propre sort, être libre d’agir.
  • Détenir une supériorité reconnue dans un domaine en particulier, détenir une compétence particulière, connaître de manière approfondie.
  • Transmettre des savoir, enseigner, éduquer.

Alors, que maîtrisent la maîtresse et le maître ?

Apparemment, les femmes maîtriseraient bien moins de choses que les hommes. (Vérifiez par vous-même avec un CTRL + F sur votre clavier.)

  • Sur la page du Larousse, le mot maître est mentionné 89 fois. Maîtresse 10 fois. 
  • On trouve 135 “maître”  contre 20 “maîtresse” dans le dictionnaire de l’Académie. 
  • 349 “maître” pour seulement 71 “maîtresse” dans le Trésor de la Langue française. 

Les femmes et les hommes n’auraient pas non plus les mêmes aptitudes, si on s’en tient à ces définitions. On vous propose une sélection des exemples que donnent ces dictionnaires. [Attention : on part sur des pépites sexistes et colonialistes qui feraient mieux de rester bien enfouies. /!\ ]

Selon ces définitions, les femmes maîtriseraient : leur maison, le logis, les affaires domestiques, les servantes, les écoles, les internats, les auberges, les novices, la patience, la gentillesse voire l’art de mentir. La maîtresse serait également celle qui entretient avec un homme des relations charnelles en dehors de son mariage (forcément hétéro !?!). Bref, ce qui touche à la sphère privée.

Les hommes seraient quant à eux en mesure de maîtriser : leurs femmes, leurs familles, les esclaves, les valets, les cérémonies, les armes, les champs de bataille, les affaires, les chiens, les équipages, la stratégie, les ouvrages, les offices, les chapelles, les arts, le droit, l’économie, l’histoire, la maçonnerie, les conférences, le savoir, la science, les disciples, les pays, les royaumes, les empires… les esprits, le temps. Tout l’univers du public. Le MONDE quoi !

La dichotomie entre le public et le privé est au centre des écrits et des luttes politiques féministes depuis près de deux siècles, en dernier ressort, c’est l’enjeu principal du mouvement des femmes.

Carole PATEMAN - 1989

professeuse émérite de théorie politique , Université Californie

Des stigmates de conceptions sexistes historiques

Ces mots partagent pourtant la même construction : comment un tel fossé sémantique a pu se creuser ? Pourquoi le terme de maîtresse est-il associé à ce qui touche à la sphère privée, aux tâches domestiques, à la garde d’enfants, au soin d’autrui, voire à l’érotisme ? Pourquoi le maître représente pour nous la maîtrise de la sphère publique ? C’est le fruit de notre histoire, de nos représentations culturelles passées et présentes.

La figure de la maîtresse de maison

Au XVIIIème siècle, en France et en Europe, un type de livres était très prisé : les manuels de conduite à destination des “jeunes filles”. Ces ouvrages avaient pour but d’éduquer les filles pour qu’elles deviennent des épouses dévouées et des mères idéales. Les règles étaient particulièrement moralisatrices et s’appuyaient sur les normes chrétiennes de l’époque (comme l’illustre très bien le film “La bonne épouse” de Martin Provost). Rester à la maison était présenté comme le moyen pour les femmes de s’accomplir, de s’éloigner d’une vie de péchés.

Si les femmes, maîtresses de maison, possédaient un pouvoir dans le foyer, elles restaient cependant sous la domination de leur mari. Ce n’est pas avant le 4 juin 1970 que le terme de chef de famille sera supprimé de la loi. 

Dans une certaine mesure, le stéréotype de “la femme” “naturellement faite pour s’occuper du foyer” persiste aujourd’hui. Notamment à travers l’inégale répartition des tâches domestiques et parentales. Également dans le manque de mixité professionnelle

La figure de la maîtresse adultère

On peut se demander pourquoi, dans ce sens, le mot “maître” n’est pas utilisé. Pourquoi on lui préfère le terme d’amant ? (Un terme qui dénote plus l’amour que les rapports charnels.) Quels sont les biais de genre à l’oeuvre ?  

On l’a vu, l’identité féminine a historiquement été définie à travers les attentes et les interdictions sociales liées à la conjugalité. Et par extension aux comportements sexuels. À l’image de la maîtresse de maison se voit inextricablement opposer celle de la maîtresse adultère. À celle de “l’épouse fidèle”, celle de “la femme de petite vertu”.

La figure du Don Juan

Si l’adultère féminin a été fortement condamné et reste particulièrement stigmatisé, c’est rarement le cas lorsqu’il est le fait d’un homme. Dans la même veine, une étude sur les couples hétéros a mis en lumière que les femmes trompées avaient tendance à blâmer la maîtresse et les hommes la femme qui les a trompé. Cela peut expliquer pourquoi, dans son sens sexuel, le terme n’est utilisé que pour les femmes. Le comportement qu’il désigne est moins l’objet de tabous et de discussion lorsqu’il est adopté par un homme, considéré comme un potentiel « Don Juan », “charmeur”, “homme à femmes”… 

Ce qui n’est pas nommé par un terme ou par une relation dans une langue n’appartient pas à sa vision du monde.

Monique REMY - 1985

Doctoresse en philosophie et lettres, maîtresse de conférences, ULB

Ouvrons le langage : décloisonnons la maîtresse !

Le couple maître/maîtresse n’est qu’un exemple parmi les nombreuses asymétries de notre langue présentées ici au premier degré. Beaucoup de termes qui partagent la même construction prennent un sens différent pour des raisons politiques et idéologiques. Au masculin, ils indiquent une fonction sociale, au féminin, ils sont péjoratifs car liés au foyer qui est dévalorisé ou à des pratiques sexuelles qui sont stigmatisées.

Voici quelques exemples :

  • un homme public (politicien) / une femme publique (travailleuse du sexe)
  • un patron (chef d’entreprise) / une matrone (qui tient la maison)
  • un gouvernant (pouvoir) / une gouvernante (garde d’enfants)

Pour rétablir un équilibre, nous choisissons de visibiliser la maîtrise de femmes, au-delà des clichés.
Nous utilisons le genre féminin pour les titres d’emplois et les expressions honorifiques, comme :

  • Maîtresse d’oeuvre
  • Maîtresse d’ouvrage
  • Contremaîtresse
  • Maîtresse d’armes
  • Maîtresse de conférence
  • Maîtresse de cérémonie
  • Maîtresse à danser
  • Un coup de maîtresse
  • Maîtresse du monde
  • etc.

Au début ces expressions surprennent, ensuite elles deviennent la norme. Parce que se départir des stéréotypes passe par l’usage et l’habitude. Parce que le langage nous appartient, qu’il est le reflet de notre vision du monde (privé et public) et que nous choisissons de l’ouvrir.

Et vous, quelle maîtresse choisissez-vous ?